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dimanche 22 novembre 2015

rendez-vous samedi 12 décembre à partir de 15h à la bibliothèque-centrale de Dunkerque


Communiqué de presse :

Le samedi 12 décembre 2015, à partir de 15 heures, Jean-Marie Goris, ancien professeur certifié d'histoire, vice-président de la Société dunkerquoise d'histoire et d'archéologie présentera, par une conférence-débat, à la bibliothèque centrale de Dunkerque, rue Benjamin-Morel, son dernier ouvrage consacré à La domination espagnole à Dunkerque (1520-1658), et le dédicacera à l'issue de cette rencontre.
De Charles Quint à Philippe IV, les Pays-Bas méridionaux, dont Dunkerque, furent administrés par le gouvernement général de Bruxelles qui transmettait les ordres de l'Escorial aux gouverneurs des cités flamandes. Il y eut presque toujours à Bruxelles un membre de la famille royale d'Espagne.
Les monarques espagnols comprirent de suite l'importance stratégique et économique du port de Dunkerque qui abrita, grâce à eux, de nombreux navires corsaires dont les capitaines se couvrirent de gloire, à l'instar de ceux de la domination française.
Si étonnant que cela puisse paraître, en dépit des malheurs engendrés par les guerres et par les sièges, les Dunkerquois furent longtemps attachés à la Maison d'Espagne, très paternelle, qui leur concéda de plus en plus d'autonomie pour gérer l'administration civile, se réservant cependant le droit d'organiser l'armée et de faire la guerre.

jeudi 19 novembre 2015

saint Charles le Bon, martyr de la justice et de la charité



In Mabille de Poncheville : « Les Saints de Flandre et d’Artois », éditions Arthaud, Grenoble-Paris, 1948, pp. 177-185

En l’an du Christ 1119 règne en Flandre et Artois un comte qui, vingt années auparavant, alors qu’il était toute jeune chevalier, est entré l’un des premiers, l’épée au poing, dans Jérusalem reconquise.
Charles le Bon a accompagné à la croisade son oncle Robert, comte de Flandre avant lui, prenant part à ses côtés aux durs combats qui, de Nicée à Doryle et Antioche, ont mené les barons chrétiens jusqu’à la cité sainte. Le vendredi 15 juillet 1099, ils en escaladent les remparts, et la Chanson de Jérusalem va célébrer leur vaillance :

Les princes et les barons entrent dans Jérusalem
Et Flamands, et Normands, Français et Bourguignons,
Les païens s’en vont pour sauver leur vie,
Le bon duc de Bouillon les poursuit à outrance,

Il a avec lui Tancrède et Bohémond,
Et son frère Eustache et sire Raimbaud Creton,
Et beaucoup d’autres que je ne sais nommer.
Ils font un tel carnage parmi les rues,
Qu’ils marchent dans le sang et la cervelle jusqu’au fanon.

Le comte Robert de Flandre attrape Malcalon,
Il le frappe jusqu’au menton avec son épée,
Isabor s’enfuyait jusqu’au temple de Salomon,
Lorsque Raimbaud Creton l’atteint,
Avec  son épée, il lui perce le poumon.
Les païens meurent et crient et hurlent à la fois.

Charles est dans cette mêlée, frappant d’estoc et de taille jusqu’à l’heure où les croisés n’ont plus en face d’eux nul adversaire et où la basilique du Saint-Sépulcre, érigée par Constantin, est à eux. « Ils lavèrent leurs mains et leurs pieds, dit Guillaume de Tyr, quittèrent leurs vêtements ensanglantés pour des robes neuves et, pieds nus, se rendirent aux Lieux Saints. »
 
Revenu de Palestine, appelé ensuite par héritage à gouverner, de la Somme à l’Escaut, le pays qu’un labeur obstiné a fait l’un des premiers du monde, le comte Charles y proclame la Trêve de Dieu et s’emploie avant tout à y rétablir une paix compromise par les violentes querelles des Flamands entre eux. Il apporte un soin d’autant plus vigilant à l’ordre public que son père, saint Canut, roi de Danemark, est mort par les mains de ses propres sujets. Cela, il le sait depuis qu’il hérita, tout enfant de l’épée du martyr ; mais peut-il prévoir que pareil sort, hélas ! sera le sien ?
 
De leurs ancêtres francs, les Flamands ont conservé l’usage de porter à la ceinture au moins le court scramasaxe, sinon la longue épée ; le sang coule fréquemment entre eux et l’on voit les principales villes, Bruges, Arras, Ypres, Douai, Gand, Lille, hérissées de tours par lesquelles se surveillent des familles rivales, toujours prêtes à reprendre à main armée leurs luttes incessantes. Par ailleurs, dans la campagne, de rudes féodaux, retranchés sur les mottes où ils ont construit des donjons, coupent les routes, pillant et rançonnant les marchands, parfois même les pauvres gens. Quelles difficultés, dans ces conditions, pour faire régner la justice et la paix !

Les chroniques de Flandre rapportent que le comte assistant un jour aux vêpres à Saint-Pierre de Gand une femme du peuple s’en approche et demande en pleurant que lui soit rendue sa vache enlevée par un de ces détrousseurs de grand chemin.
-          « Attends-moi à la porte de l’église répond-il, et je te rendrai justice.
-          Seigneur comte, tu auras alors d’autres affaires t tu oublieras ma cause.
-          Non, car voici mon manteau pour gage »
Et l’office achevé, il déclare à son chancelier qu’il n’entendra personne avant que la vache ait été rendue à l’humble femme.
« Je sais, dit-il encore, combien les pauvres ont de besoin et les riches d’orgueil. »
 
Pour cette raison, il a ordinairement à diner en sa salle treize pauvres auxquels il fait servir le même repas qu’à ses douze pairs.

Une autre fois, célébrant à Bruges la fête de l’Epiphanie, le comte doit venir à sa cour  l’abbé de Saint-Bertin, Jean, pour se plaindre d’un chevalier qui veut s’emparer d’une terre appartenant à l’abbaye. Certes, en cette occasion, le comte a plus que jamais volonté de faire bonne justice car, il ne l’ignore pas, si la Flandre est devenue le riche pays qu’il commande, elle doit principalement sa fertilité aux moines essaimés de Sithiu qui ont transformé le marécage primitif en prairies et en champs cultivés. Toutefois, il commence par l’interroger de la sorte :
-          « Seigneur abbé, qui chante aujourd’hui la messe en ton moutier ?
-          Seigneur comte, un de mes cent moines.
-          Tu devrais, en ce jour, partager avec eux les offices et les repas et leur procurer les réjouissances légitimes pour lesquelles mes ancêtres ont assigné des revenus à Saint-Bertin.
-          C’est la nécessité, objecte l’abbé, qui m’a contraint à délaisser mes frères pour venir t’avertir qu’un de tes chevaliers nous opprime.
-          Il aurait suffi de m’en prévenir par un message, car votre devoir est de prier Dieu comme le mien est de vous protéger. »
Ayant ainsi parlé, le comte fait venir le délinquant, et d’un ton sans réplique :
-          « Si jamais j’entends encore des plaintes sur ton compte, je te fais jeter dans une chaudière d’eau bouillante. « 
Comment cette menace n’effrayerait-elle pas celui à qui elle s’adresse ? D’autant que le comte Charles est un géant qui dépasse de la tête les plus fiers hommes d’armes.

Survient, en 1125, une famine annoncée par d’étranges phénomènes : une éclipse de soleil avait obscurci les cieux, l’hiver avait été si rigoureux et si long que le blé ne leva point. On voit mourir les uns, faute de pain, et d’autres se jeter avidement – malgré le carême, souligne le chroniqueur Gualbert – sur la viande qu’ils se procurent à prix d’or. Chaque jour, à Bruges, avant d’ouïr la messe, le comte nourrit cent pauvres ; et ordre est donné qu’il en soit de même dans ses autres résidences des « bonnes villes » : Arras, Gand, Ypres et Douai. Chaque jour aussi, il habille complètement cinq indigents, leur donnant à chacun une chemise, une tunique, des fourrures, une cape, des bottes, des bottines et des souliers. A Ypres, il distribue en une seule journée plus de sept mille pains. Et quand il chante les psaumes du roi David à l’église, il a toujours à sa portée de main une bourse pleine de deniers pour les malheureux.
 
La réputation de sa bienfaisance s’étant répandue dans toute l’Europe, et l’empereur Henri V étant mort en cette même année 1125, le comte Godefroy de Namur et le chancelier-archevêque de Cologne viennent proposer à Charles de le placer à la tête du Saint-Empire autrefois fondé par Charlemagne. Presque en même temps, certains barons de Palestine, se souvenant de sa bonne épée, lui offrent le trône du royaume latin de Jérusalem. Mais le comte de Flandre refuse l’une et l’autre proposition pour continuer à pourvoir au soulagement de son peuple. Et mettant à profit les années d’abondance, il remplit ses greniers, nouveau Joseph, pour prévenir le retour de la disette.

Les édits qu’il publie alors mécontentent les accapareurs de blé, entre autres Bertulphe, prévôt du chapitre de Saint-Donatien de Bruges, qui appartenait à une famille d’origine servile, mais devenue opulente et oublieuse de sa condition première. Un chevalier, Robert de Kaeskerke, étant entré dans cette famille pour faire un riche mariage, et ayant ensuite appelé en duel judiciaire un autre chevalier, ce dernier lui rappelle que, selon la coutume ancienne établie par le comte Charles, tout homme libre qui épouse une serve partage la même condition que sa femme et qu’en conséquence, lui, noble, ne peut accepter un combat singulier qui n’aurait pas lieu entre pairs.
 
Bertulphe, apprenant cela, entre en fureur, et en prend occasion pour se rebeller contre son souverain. « Ce Charles de Danemark, s’écrie-t-il, ne serait jamais parvenu à la dignité de comte, si je ne l’avais voulu, et maintenant, il oublie le bien que je lui ai fait ! Il s’informe auprès des anciens si je suis serf ! Il veut me réduire en esclavage avec toute ma famille. Qu’importe ! Nous serons toujours libres, et il n’est personne au monde qui puisse nous faire serfs ! »
 
L’affaire est portée devant le tribunal du comte sur cette haute colline de Cassel où son aïeul Robert le Frison s’est préparé une sépulture digne de lui en érigeant la collégiale Saint-Pierre. Charles se refuse avec sagesse à rien décider sur l’heure ; il demande seulement que l’on trouve douze témoins décidés à affirmer par serment que la nièce de Bertulphe mariée à Robert de Kaeskerke n’est point d’origine serve. Un peu plus tard, le chapitre de la noblesse réuni à Saint-Omer décide que ce chevalier est dans son tort, et qu’effectivement la famille où il a pris femme, se compose d’hommes de corps appartenant au domaine du comte.
 
Cette même affaire entre dans sa phase violente le jour où Burchard, neveu de Bertulphe, ravage le domaine fortifié de Bourbourg où résidait Tancmar, principal conseiller du comte Charles. Celui-ci, par représailles, et conformément au droit d’arsin, vieille coutume germanique, fait  à son tour incendier la maison de Burchard ; mais ensuite, un émissaire de Bertulphe, Guy de Stennworde, tant venu solliciter son indulgence, il veut bien promettre au coupable une autre maison ?
Et cependant Bertulphe représente le comte comme animé d’un désir de vengeance à sa famille, qu’il détermine à entrer tout entière dans un complot contre la vie du justicier. Les conjurés se lient entre eux par serment en se donnant la main, puis, le soir venu, se réunissent à Bruges chez un chevalier nommé Walter en prenant soin d’éteindre toute lumière, jusqu’au feu de l’âtre, pour n’être point décelés. Ils fixent au lendemain, 2 mars 1127, l’instant d’agir.

« Le jour fut si sombre et si nébuleux, écrit le chroniqueur contemporain Galbert, qu’à la distance d’une longueur de lance on ne pouvait rien distinguer. Burchard envoya secrètement quelques serviteurs dans la cour du comte, afin d’envoyer son départ pour l’église. Le comte s’était levé de bon matin, et avait fait, selon son habitude, des distributions aux pauvres dans sa maison ; il se rendit ensuite à l’église de Saint-Donatien. Les serviteurs, qui observaient sa sortie, accourent annoncer aux traitres que le comte était monté dans la tribune de l’église avec un petit nombre de compagnons. Alors le furieux Burchard et ses serviteurs, prirent leurs épées nues sous leurs manteaux et coururent attaquer le comte dans cette tribune. Ils se divisèrent en deux bandes, pour arrêter aux deux issues de la tribune tous ceux qu’ils voulaient surprendre.
« Le pieux comte était prosterné pour entendre la messe du matin. Suivant sa coutume, il faisait ses largesses aux pauvres, les yeux attachés sur son livre de psaumes, et la main droite étendue pour distribuer ses aumônes ; son chapelain, préposé à cet office, avait placé près du comte beaucoup de deniers, qu’il donnait tout en faisant ses oraisons.
« Quand le Pater Noster fut récité, le comte se mit, suivant la coutume,  à prier et à lire tout haut. »

C’est alors que Burchard, s’avançant, lui piqua le cou avec la pointe de son épée, tandis qu’une pauvresse s’écriait tout effarée : « Seigneur comte, garde-toi ! » Charles avait relevé la tête. Burchard lui brisa le crane en lui assénant un coup avec violence. Les autres assassins l’achevèrent et lui coupèrent le bras droit. Ainsi fut immolé au pied de l’autel, pendant le sacrifice de la messe, le prince, naguère croisé du saint-Sépulcre, qui avait voulu faire régner la justice en Flandre, en bannir la misère et y rétablir l’ordre.

Quand l’église Saint-Donatien, où les assassins du comte s’étaient retranchés comme dans une forteresse, eut été prise d’assaut par le roi Louis VI de France, et que le principal d’entre eux, Burchard, eut été supplicié à Lille, l’évêque de Bruges rendit les honneurs qui lui étaient dus à celui que le peuple appelait déjà le Bienheureux Charles et auquel l’Eglise avait confirmé ce titre. Son corps fut cousu dans une peau de cerf et exposé à Saint-Donatien, puis transféré à Saint-Christophe où la messe des funérailles fut chantée en présence du roi de France, des principaux barons flamands et du peuple. Ce corps fut ensuite rapporté dans l’église Saint-Donatien, après qu’elle ait été purifiée, et y resta jusqu’à la Révolution qui la détruisit. Il repose aujourd’hui dans une chapelle de la cathédrale de Bruges.
 
Une autre lui est consacrée dans la cathédrale de Lille, et ses vitraux racontent les divers épisodes de la vie de celui que plusieurs martyrologes qualifient de saint et de martyr.
Charles le Bon incarne, aux côtés de saint Louis, le type même du soldat du Christ. C’est à lui qu’aboutit en Flandre le long effort d’une civilisation qui a sa source au baptistère de Reims. Le rude leude du temps de Clovis est devenu un chevalier chrétien.

sainte Mildrède, princesse d'Outremer



 In Mabille de Poncheville : « Les Saints de Flandre et d’Artois », éditions Arthaud, Grenoble-Paris, 1948, pp. 109-114


Ce triste lieu n’est même pas un village, mais un hameau misérable, perdu au milieu des lagunes qui longent la mer du Nord. Composé de chaumines incessamment harcelées par la pluie et le vent, séparées entre elles par des ruisseaux sur lesquels sont couchés des troncs d’arbres qui servent de ponts, il est habité par des pêcheurs et par des paysans qui s’efforcent de faire rendre un peu de blé à des champs minimes, sans cesse menacés par l’inondation quand les tempêtes d’équinoxe ramènent le flot à l’assaut de la terre. Presque tous sont idolâtres et vivent dans la crainte perpétuelle des dieux méchants, qu’il faut apaiser par des sacrifices. La fièvre des marais les mine et, chaque année, prélève sur leurs enfants une dîme.

Or, une de ces pauvres huttes, située sur un renflement du sol ; et ainsi légèrement surélevée par rapport aux autres, abrite depuis quelques temps une fille de roi, Mildrède, qui doit donner son nom au bourg flamand de Millam (Mildred’s Ham).

La mystérieuse étrangère est arrivée ici, voilée, vêtue de noir, en compagnie d’une femme du pays, Dorothée, qui l’escorte depuis Chelles où la jeune princesse fut moniale dans l’abbaye fondée par sainte Bathilde. Rares sont ceux qui ont entrevu son visage éblouissant de fraîcheur, plus rare encore ceux qui connaissent son histoire. Il faudra que, bien longtemps après sa mort, au XIe siècle, Jocelyn, moine de Saint-Bertin, recueille celle-ci au monastère Saint-Augustin de Cantorbéry, et la rédige pour édifier tous ceux qui, en Flandre, se souviennent d’une apparition trop fugitive.

Mildrède – dont le nom signifie Très Pacifique – est née en Grande-Bretagne, dans la seconde partie du VIIe siècle, du roi Merwald et de la reine Ermenberge, dont la résidence est Wenloc en Mercie. Tout enfant, sa prière habituelle est celle-ci : « O Christ, rendez-moi pure, afin que je voie mon ange, lorsque vous le voudrez ! » et un jour que sa mère récite à haute voix près d’elle un passage des complies : « Dieu a commandé à ses anges de vous garder en toutes vos démarches », la bienheureuse petite vierge, ayant levé ses yeux au ciel, aperçoit l’envoyé de Dieu qui veille incessamment sur son corps et son âme.

Elle a quatorze ans, sa beauté commence à ravir les regards, quand un triple meurtre commis par Egbert, roi de Kent, prive Ermenberge de trois frères qu’elle aimait tendrement. Pris ensuite de remords, le coupable ne consent pas seulement à payer le wergeld, un monceau de pièces d’or, en présence de l’archevêque de Cantorbéry, mais à donner à la reine de Mercie autant de terrain qu’il en faudrait pour construire, dans l’île de Thanet, un monastère dont Mildrède serait plus tard l’abbesse. Et la course d’une biche délimite cet espace en l’île où abordèrent, envoyé par saint Grégoire le Grand, les premiers évangélistes des Angles.

La future abbesse doit d’abord accomplir son noviciat. Ce sera en France, dans l’abbaye royale de Chelles. Elle part donc, débarque sur les côtes basses de Flandre, s’arrête pour premier relais à Saint-Omer, traverse l’Artois, la Picardie, l’Ile-de-France, et enfin est accueillie à Chelles par l’abbesse Bertille.

Mais la clôture du monastère, trop souvent enfreinte, défend mal les moniales des embûches ou des violences du siècle. Un jeune Franc de haute noblesse qui y pénètre parfois, remarque la beauté de la jeune étrangère, ses yeux couleur de mer et l’intacte fraîcheur de son teint. Ardemment épris, il veut l’épouser en dépit de ses refus, et trouve même une complice en l’abbesse sa parente. Celle-ci, ne pouvant vaincre la résistance de Mildrède, ne craint pas de la faire jeter dans le fournil du couvent, où elle doit périr étouffée. Mais l’y entendant chanter, Ô miracle ! comme jadis l’enfant Daniel dans la fournaise, elle revient à elle, comprend mieux son devoir, et l’aide à fuir en pleine nuit, en compagnie d’une seule suivante.

La fille du roi Merwald refait à pied, d’étape en étape, le parcours fait naguère en brillant équipage, escortée des thanes qui chevauchaient à ses côtés. Depuis la Brie jusqu’à la Flandre, elle traverse plus d’une lande inculte et déserte, et la forêt « sans fin et sans miséricorde » hantée par des brigands plus sauvages que les loups dont elle entend les sinistres hurlements. Les fatigues et les intempéries ont meurtri son corps délicat lorsqu’elle atteint à nouveau le rivage de la mer du Nord et qu’elle s’arrête sur une colline couverte d’arbres d’où la vue s’étend sur le détroit.

Les vents d’hiver ébranlent la chaumière où Mildrède a trouvé refuge chez d’humbles gens ; il faut attendre, pour s’embarquer, une saison plus propice à la navigation. Chaque matin, chaque soir, elle regarde au loin blanchir les flots sur la mer. Elle appelle Dieu et l’ange commis à sa garde. Le ciel l’oublie-t-il ? Un jour elle tombe évanouie, épuisée par le jeûne, en proie à la fièvre insidieuse qui flotte sur la lagune.
Guérie grâce aux soins de Dorothée, elle se penche vers les enfants qui gardent les oies de la tribu en attendant de devenir à leur tour pêcheurs ou laboureurs. Baptisés par elle dans les étangs où se reflètent les nuées basses du ciel, ces innocents lui devront la vie éternelle, et aussi la vie temporelle, car ils la voient cueillir pour eux près des sources les simples à l’aide desquelles sera chassée la fièvre. Quand ils grelottent, victimes du mal qui l’a tellement abattue, Mildrède soulève maternellement leurs petits corps et leur fait boire des potions qui les raniment. Elle vit en leur compagnie et en celle des anges.

Au printemps, quand les fleurs des nénuphars apparurent à la surface des marais, et quand la tempête hivernale s’apaisa sur le détroit, Mildrède, non sans larmes, s’embarqua en compagnie des deux thanes envoyés la chercher par la reine Ermenberge. Celle-ci sous le nom de Domneva (Domina Eva), était devenue l’abbesse de Minster en l’île de Thanet, mais n’allait pas tarder à se faire remplacer par sa fille dans la conduite des moniales.

Mildrède portait déjà depuis de longues années la crosse et l’anneau quand elle perdit, dernière survivante de sa famille, celle dont elle avait reçu le don de la vie.
L’abbesse veillait et priait quotidiennement en compagnie de son ange, illuminée déjà par les clartés célestes. Un jour vint où ses religieuses virent la colombe du Saint-Esprit planer au-dessus de son cœur et se placer sur sa tête. Devenue d’une beauté surnaturelle, Mildrède quitta le monde dans un sourire, tandis que la colombe divine planait au-dessus d’elle une dernière fois et disparaissait dans l’azur. 

Quand on connut sa mort en Flandre, ceux qu’elle avait guéris de la fièvre en leur enfance et amenés au seul vrai Dieu, lui élevèrent un oratoire au lieu où elle avait répandu ses bienfaits parmi eux, sur la colline d’où la mer se découvre au loin.



Aujourd’hui encore, près d’un vieux moulin, une chapelle qui date du XVIIIe siècle et qu’ombragent de beaux arbres, rassemble les pèlerins venus des deux Flandres le 13 juillet, jour de la fête de sainte Mildrède. Les femmes favorisées du don de fécondité y viennent en foule ; heureuses de voir leur taille s’épaissir, elles avaient coutume naguère de la mesurer à l’aide d’un ruban qu’elles plaçaient ensuite dans les bras de la statue devant laquelle on les voyait s’agenouiller. Les jeunes filles sont nombreuses aussi, peut-être moins disposées que Mildrède à fuir les séducteurs ; on en a vu parfois s’égarer à leur suite dans le bois qui entoure la chapelle, et où les antiques sortilèges veulent toujours resurgir du sol hanté depuis longtemps par une fièvre insidieuse ; mais la sainte veille sur ce fragile troupeau, elle protège l’innocence toujours si facile à tromper.

mardi 17 novembre 2015

SAINT WINOC AU « PAYS RECONQUIS »



In Mabille de Poncheville : « Les Saints de Flandre et d’Artois », éditions Arthaud, Grenoble-Paris, 1948, pp. 98-107
I
Vers l’an du Christ 662, Berthwyn voit venir un jour à lui, dans l’île de Sithiu, un jeune Breton issu de race royale. Winoc, né dans cette extrémité de l’Armorique appelée Finis Terrae ou Finistère, se présente à lui accompagné de trois autres pèlerins de Dieu : Quadanoc, Ingenoc et Madoc. Tous quatre s’agrègent ingénument au troupeau des moines vêtus selon la saison, de laine ou de lin, qui défrichent la forêt « sans fin et sans miséricorde », assainissent le marécage au-dessus duquel flotte un air pernicieux, forcent une terre ingrate à nourrir l’homme et alternent ces travaux avec le chant des psaumes ou la contemplation.

Des années s’écoulent. Ils ont blanchi sous le harnais quand un noble franc nommé Heremar fait don à Berthwyn, d’une terre située à l’est de l’embouchure de l’Aa, de part et d’autre du ruisseau de la Peene, « terre grasse apte à produire des fruits abondants », dit l’acte de donation signé à l’abbaye de Sithiu, le 1er novembre 695. Le nom du lieu, Wormhout ou Bois de Worm, indique assez qu’il s’agit d’une clairière au milieu des chênes qui, dans cette contrée amphibie appelée à devenir la féconde Flandre, croissent en tout lieu où le sol émerge des eaux.
 
Qui Berthwyn va-t-il envoyer ? Quels pionniers auront le courage de vivre au vent âpre de la mer du Nord parmi une population composée surtout de réfugiés sans foi ni loi, pêcheurs qui sont plutôt des pirates, et chasseurs au regard desquels l’existence d’un homme compte peu ? Pour tenir ce poste avancé de la civilisation chrétienne, il choisit les quatre Bretons venus du Finistère, assuré que ceux-ci ne se décourageront pas, leur met en main la règle de Saint Colomban avec l’Evangile, et les délègue à Wormhout au nom de la sainte obéissance.
 
Bientôt la clairière s’agrandit, les chênes tombent sous la cognée. Leurs troncs servent à construire un monastère primitif sur la rive droite de la Peene « à l’endroit connu de nos jours encore sous le nom de Bunder de Saint Winoc » ; et conformément à la pensée du fondateur, ce monastère comporte un hospice où sont reçus les voyageurs égarés en ces lointains parages, où sont soignés les malades, et où achèvent leurs jours les vieillards devenus inutiles à la tribu, - qui parfois les massacraient.


 
En ce pays aquatique où la barque remplace le chariot, où Saxons et Frisons arrivés par mer et installés dans les lagunes coudoient les Frances venus de l’intérieur des terres, qu’ils auraient plutôt tendance à y repousser, Winoc prêche en dialecte germanique afin d’être compris. Avec une singulière autorité, il ose interdire le culte rendu aux arbres, aux pierres et aux fontaines, les processions voilées de blanc à travers les pistes du bois de Worm, les présages tirés du feu quand les bûches pétillent dans l’âtre des huttes rondes, la coutume de façonner le pain à l’image de Thor où à la ressemblance de la virilité. Plus loin, au nord de l’Yser, il va jusqu’à ce Groenberg ou Mont-Vert au pied duquel s’arrêtent, lors de leurs incursions, les barques hardies des Vikings, y plante la croix, et fait entendre à ces peuples indociles des paroles qu’ils n’ont point entendues ou qu’ils ont oubliées.
 
Surtout, il prêche d’exemple. Grâce à lui et à ses compagnons, un système régulier de fossés pourvus de vannes évacue chaque jour à la mer l’excès des eaux, la charrue ouvre la terre ainsi reparue, et d’opulents moissons viennent la dorer. « Pays reconquis », nous apprennent les anciennes cartes de Flandre : là où de rares laboureurs, sans cesse menacés par un retour offensif des flots, ne récoltaient avant lui que de maigres épis, maintenant, à l’abri des digues, le froment ruisselle dans les granges sous le choc cadencé des fléaux.
 
Encore faut-il broyer le grain. Au temps de Caton l’Ancien, tourner la meule était l’office de l’esclave ; mais Winoc, dans l’enceinte du monastère, se réserve ce travail monotone et fatigant qu’il pourrait abandonner aux serfs et aux colons hérités d’Heremar en même temps que son domaine. La quantité de farine qu’il produit de la sorte est si considérable que les religieux s’en étonnent.
« Comment un vieillard aux forces affaiblies peut-il fournir chaque jour tant de sacs de farine si le Ciel ne lui vient pas en aide ? »
Ainsi parlent-ils ; et l’un d’eux a la curiosité de regarder dans le fournil par le trou de la muraille. Qu’aperçoit-il ? Le saint en extase, et le moulin qui continue à tourner tout seul tandis que s’accumule la blanche manne. Mais à peine a-t-il vu qu’il cesse de voir et roule à terre, inanimé. Winoc seul peut lever la punition de Dieu : il trace le signe de la croix sur les yeux de son disciple, aussitôt guéri.
On s’y attend : c’est auprès du moulin enchanté que saint Winoc, devenu le patron des meuniers, sera toujours représenté sur les images qui populariseront son culte.

II
Celui-ci commence peu après sa mort, survenue en 717.
Vers le début du IXe siècle, un moine de Sithiu écrit d’une même plume les Vies d’Audomar, Berthwyn et Winoc, soldas du Christ, militum Christi, affirme-t-il justement. Après lui, c’est un moine de l’abbaye de Groenberg, Drogo, qui au XIe siècle, réédite le même récit en y ajoutant les traditions recueillies dans sa communauté.
Car déjà le monastère de Saint-Winoc s’est déplacé. Le Comte de Flandre appelé Baudoin le Chauve ayant construit un burg au pied du Mont-Vert, y a fait apporter, vers l’an 903, le corps de l’apôtre breton jusque-là conservé à Sithiu ; puis un autre comte, Baudoin à la Belle-Barbe, a fondé sur le mont même, en 1022, l’abbaye de Bergues-Saint-Winoc, destinée à donner son nom à la ville naissante.
Du moins les moines de cette abbaye, fidèles au souvenir de la première fondation, ramènent-ils chaque année à Wormhout les reliques du saint, le corps de leur père. Au 24 juin, - le jour de l’année où la clarté solaire persiste le plus longtemps, - leur procession ou ommegang suit la route poudreuse, mais semée de joncs fraichement coupés dans les fossés qui la bordent, en compagnie d’une foule de pèlerins dont les implorations se mêlent au chant des hymnes.
 
Et les miracles surgissent.
 
Un jeune aveugle-né, Tanchrade, resté toute la nuit en prière devant le corps de saint Winoc, à l’aube est surpris par le sommeil, pendant l’office des moines. Peu avant l’Evangile de la messe, il aperçoit un vieillard nimbé de lumière, antique pasteur des peuples appuyé sur un bâton, qui lui dit : « Pourquoi dors-tu ? » et qui, touchant du doigt ses paupières, lui ordonne de se réveiller. Tanchrade pousse un cri et se plaint d’avoir été frappé à ceux qui se portent à son secours ; le sang et le pus coulent de ses yeux, mais il a recouvré la vue.
 
Un serviteur du couvent qui subsiste à Wormhout, ayant été mis en prison pour quelque méfait, Winoc invoqué par lui se montre, fait tomber les chaînes de ses mains et les entraves de ses pieds, et l’homme regagne sa chaumière en faisant part de sa délivrance à tous ceux qu’il rencontre.
Un paysan porte dans ses bras, à droite son enfant aveugle, à gauche un innocent agneau, qu’il élève tous eux vers le ciel et qu’il dépose sur la tombe du thaumaturge.
« O Père saint et bienveillant, soupire-t-il, recevez cet agneau, et donnez la lumière à mon enfant ! »
Aussitôt un flot de sang s’échappe des yeux de son fils, qui recouvre la vue.
 
Et le moine Drogo nous rapporte enfin ce miracle arrivé de son temps :
« J’étais encore jeune, dit-il, ce fait se produisit peu d’années avant mon entrée en religion. Pour les fêtes de la Pentecôte, de nombreux fidèles étaient accourus de toutes parts à Wormhout. Au nombre des pèlerins se trouvaient une petite fille du nom de Malguera, aveugle de naissance. Amenée devant l’église, tantôt debout, tantôt à genoux, elle suppliait le Dieu tout-puissant de secourir sa misère par l’intervention de son saint confesseur. Quelques personnes l’entendaient prier et pleurer, et la voyant se frapper la poitrine, émues de piété, la soulevèrent et la portèrent dans l’intérieur de l’église. Les religieux, rangés dans leurs stalles, psalmodiaient en ce moment l’office, lorsque des cris redoublés et une immense clameur s’élèvent de la foule au point qu’ils couvrent la voix des moines. Des yeux de la pauvre fille coule un flux de sang avec une telle abondance qu’on aurait dit qu’on égorgeait une bête. Cependant elle était tombée sur le sol et on la croyait morte. Les assistants la relevèrent et la soutirent pour l’empêcher de retomber. Tout d’un coup les voiles qui lui couvraient les yeux se déchirent et l’infirme contemple avec étonnement l’église, les enfants, les hommes et les vieillards qui l’entourent et tout lui semble émerveillement. Enfin, on la mène près du tombeau,  ou plutôt elle se dirige toute seule, s’approche humble et joyeuse, de la chasse qu’elle baise avec transport ; et sur-le-champ, elle promet à Dieu et à saint Winoc l’hommage de son cœur, promesse qu’elle a fidèlement tenue jusqu’à sa mort. »
 
Est-il rien de plus touchant dans les Fioretti ? Et ce miracle en faveur d’une pauvre enfant déshéritée de tout bien, orpheline, peut-on croire, car ses parents ne figurent pas dans la scène, ce miracle de saint Winoc ne mérite-t-il pas d’être retenu autant que ceux de saint François ?
 
Un autre fait qui ébranla vivement l’imagination populaire donna naissance à la procession solennelle qui se déroule encore de nos jours à Bergues, le dimanche de la Trinité. Dom de Walloncapelle rapporte qu’un enfant étant tombé dans la Colme, ses parents obtinrent par l’immersion des reliques de saint Winoc qu’il reparut à la surface de l’eau.
« En souvenir de ce prodige attesté par des centaines de témoins, chaque année le jour de la Trinité, on portait en grande pompe la châsse de saint Winoc au même endroit, appelé en flamand Het Badt, ou le Bain. Des porteurs descendaient dans la Colme et y plongeaient la châsse. En même temps, des confrères de saint Winoc recevaient les enfants malades et les plongeaient par trois fois en disant : « Je te plonge au nom de saint Winoc, que par son intercession Dieu te guérisse ! » Puis ils faisaient le signe de la croix sur l’enfant en ajoutant : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Le peuple puisait de l’eau du Bain pour la faire boire aux malades, et la guérison a souvent récompensé cet acte de foi. On conservait précieusement cette eau, et elle restait toujours pure et limpide pendant des années. »


 
Erasme, en séjour à l’abbaye de Saint-Bertin, vit cette coutume et la jugea superstitieuse, mais elle n’en subsista pas moins. C’était le temps où, sous le règne de Charles Quint, empereur du saint-Empire et Comte de Flandre, le Jeu de Monsieur Saint Winoc était représenté au pied du beffroi de Bergues avec accompagnement de Hautbois (cette tradition a été renouvelée le 15 septembre 1928, jour où fut représenté en plein air un mystère composé par H. Vergriete : Les trois victoires de Monsieur saint Winoc).


Hélas ! Après avoir survécu aux obus de la première guerre mondiale, ce beffroi fameux, orgueil de la Flandre maritime, fut jeté à bas par les torpilles de la seconde et la quiète petite ville qu’il dominait fut ravagée par le fer et le feu. Des destructions nouvelles s’ajoutèrent à celles qui dataient de l’époque révolutionnaire où périt l’abbaye de Saint-Winoc, pourtant bienfaitrice de tout le pays. Naguère, sur le tertre du Groenberg où l’herbe a recouvert les ruines du cloître, on s’attristait au pied de la tour mutilée qui fut un clocher de cette abbaye ; mais du moins avait-on sous les yeux une cité paisible où chaque tout à pignon dentelé abritait une famille nombreuse. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Parmi les survivants des Berguois, beaucoup ont émigré, beaucoup ne sont pas revenus.
O saint Winoc, rassemblez une fois de plus vos ouailles dans la ville qui s’est placée sous votre patronage !
Et vous qui rendiez la vue à ceux qui l’avaient perdue, guérissez de leur aveuglement les peuples acharnés à s’entre-détruire ! Epargnez-nous de nouveaux massacres des Innocents !