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mardi 31 janvier 2017

ces petits clins d'oeil interdits aux néophytes

Digue de Malo, sur la plage de Dunkerque, où on survécut aux deux guerres les fameuses villas, toutes dans des styles différents, trahissant les modes et l'éclectisme de la bourgeoisie des XIXe et début du XXe siècle, côtoyées par les immeubles nés de la reconstruction et de l'avènement du tourisme de masse, avrec plus ou moins de bon goût, se dresse une maison, jouxtant une villa de style muaresque, surmontée d'un dôme répondant à celui des Bains Dunkerquois... De fait, elle éclipse celle qui nous intéresse ce jour... Elle n'est pas "grandiose", ni exubérante... Elle porte seulement sur le bow-windows un simple nom..."Lakmé"..


Un nom pour le moins exotique et fort peu usité en nos contrées... Pourtant, le badaud que je suis ne peux jamais s'empecher d'avoir une petite musique en tête en passant devant elle, le "duo des fleurs" de Leo Delibes... que beaucoup connaissent à cause d'une publicité pour un parfum il y a quelques années mais sans jamais savoir nommer le compositeur.

Un air d'opéra qui, côté vocalise, est un morceau de bravoure... Malheureusement rien ne nous dit que la villa fut une villégiature de Delibes, mais certainement sa notoriété à l'époque, valait bien un nom à la batisse qui se dresse face à la l'estran...

 Clément Philibert Léo Delibes, connu comme Léo Delibes, est un compositeur français né à Saint-Germain-du-Val (aujourd’hui agglomération de La Flèche / Sarthe)en et mort à Paris en.

Léo Delibes est le fils d'un père postier — mort prématurément — et d'une mère musicienne amateur talentueuse. Il réside chez sa belle-mère Mademoiselle Denain à Clichy dans les Hauts-de-Seine. Il étudia au Conservatoire de Paris avec Adolphe Adam et obtint un premier prix de solfège en 1850. En 1866, lors de la création du ballet La Source, composé en collaboration avec un spécialiste du genre, Léon Minkus, les pages écrites par Delibes attirèrent l'attention des musiciens et des ballettomanes. Plus tard, on confia à Léo Delibes seul, la composition d'un nouveau ballet, Coppélia, ou la fille aux yeux d'émail. Créé à l’Opéra de Paris en 1870, ce fut un triomphe. Basé sur une histoire de l’écrivain allemand Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, il conte la destinée du vieux Dr Coppelius et de sa poupée Coppélia. En 1874, il mit en musique un texte posthume d'Alfred de Musset intitulé Nous venions de voir le taureau, sous le nom Les Filles de Cadix. En 1876, il publia Sylvia ou la Nymphe de Diane, ballet dont l’action se déroule en Grèce. Grand amateur de danse, Tchaïkovski admirait ces deux ballets. En 1882, Delibes écrivit un pastiche d’airs et de danses anciens pour Le Roi s’amuse de Victor Hugo, qui avait fourni plus tôt le sujet du Rigoletto de Verdi.
 
Son célèbre opéra Lakmé, qui narre l’amour impossible d’un officier britannique et de la fille d’un prêtre de Brahma dans l’Inde du XIXe siècle, confirma sa gloire. La Scène et légende de la fille du paria, dit Air des clochettes est un morceau de bravoure pour les sopranos coloratures. Son duo Lakmé/Gérald D’où viens-tu ? Que veux-tu ? est également fameux, ainsi que le Duo des fleurs de l'acte I entre Lakmé et sa servante Mallika. En 1884, Delibes est élu membre de l’Académie des beaux-arts.
 
Delibes reste dans les mémoires comme un maître de la tradition musicale française, légère et mélodieuse, comme il le proclamait lui-même : « Pour ma part, je suis reconnaissant à Wagner des émotions très vives qu’il m’a fait ressentir, des enthousiasmes qu’il a soulevés en moi. Mais si, comme auditeur, j’ai voué au maître allemand une profonde admiration, je me refuse, comme producteur, à l’imiter. »
Delibes mourut en laissant un opéra inachevé, Kassya, qui sera orchestré par Jules Massenet.
En 1957, l'une de ses mélodies, Les Filles de Cadix, sous le nom The Maids of Cadiz, fut interprétée par Miles Davis et orchestrée par Gil Evans pour l'album Miles Ahead.
 

dimanche 29 janvier 2017

aux premiers temps de la défense des terres du Nord, un passé oublié



            De vastes plaines, des marais et des cours d’eau paresseux, pas de montagnes mais quelques collines et une chaîne de monts de faible altitude avec de larges espaces entre eux, le littoral ouvert à toutes les marées et régulièrement soumis aux transgressions, surtout au nord: voilà le paysage qui s’offre au regard du voyageur qui s’y hasarde. L’absence d’obstacle facilite la circulation et si les marais, les rivières ou les forêts ralentissent l’ennemi, ils ne les arrêtent pas. Il y a déjà des routes, ce qui explique la progression romaine mais le paysage n'est pas réellement ouvert, les marais sont nombreux, les îles ou se réfugier aussi... Non, assurément, les terres septentrionales ne sont pas accueillantes.

            Si César avance que de tous peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves, c’est qu’ils surent mettre à profit les difficultés du terrain contre lui. En s’installant, les romains découvrent deux types d’habitat: des aedificia et des oppida. Les premiers sont de simples fermes, les seconds sont des habitats fortifiés prévus pour une population plus nombreuse, à l'utilisation discontinue. Cependant, l’oppidum est rare. A ce jour, l’on en dénombre que quatre: Avesnelles-Flaumont-Waudrechies (dit «Camp de César») et Etrun-sur-Escaut, situés sur le territoire des Nerviens; et en terre atrébate, Etrun (près d’Arras) et Noyelles-Vion. Sur la côte, le besoin de telles constructions ne se fait pas sentir. En effet, selon le géographe Strabon, les habitants se réfugient l’hiver sur les îles qui se forment dans les marécages. Les oppida ne sont pas occupés en permanence. Seul un péril imminent pousse les populations des alentours à s’y rendre, expliquant l’importance de la superficie: à l’oppidum d’Etrun près d’Arras, l’on mesure 40 hectares clos par un mur de 5 mètres de haut d'une réelle ingéniosité dans son mode de construction. Les celtes ne sont pas les sauvages que l'on se complairait aisément à décrire, d'ailleurs nombre de leurs inventions sont récupérées par l'occupant transalpin.

La paix romaine
            Malgré la Pax Romana, instaurée par Rome, permettant de reporter l'effort sur la conqup^^ete de nouvelles terres puis la défense des frontières, le destin militaire de certaines villes s’ébauche déjà.  Boulogne, partagée entre la ville basse Gesoriacum, et Bononia la ville haute, est lieu stratégique car le port accueille la Classis britannica, la flotte que Caligula établit en vue d’une invasion de la Bretagne, réalisée finalement par Claude en 43. Elle devient le point de départ de nombreuses liaisons outre-Manche. Pour en assurer la protection, la ville haute accueille un camp militaire. Le mur d’enceinte mesure 400 mètres sur 300 et délimite l’espace de casernement. D’autres camps sont édifiés comme à Cassel, sur un site exceptionnel: une butte de 176 mètres d’altitude face à la mer, à l'emplacement même de l'oppidum ménapien.

            Les crises intenses du Bas-Empire contraignent les habitants des villes à élever des enceintes. Elles en sont pas des élèments de décor concédés comme un honneur comme on le vit à Nîmes dans le Gard... Ici, le péril est réel et avéré. Dans la région, les premiers coups contre l’Empire sont portés par les Chauques, des Germains venus de la région comprise entre l’Ems et l’Elbe vers 160. Rome n’est plus crainte et sa richesse attire. Dans la seconde moitié du IIIe siècle, les Francs franchissent la frontière rhénane sur laquelle il faut désormais concentrer tous les efforts. Pirates Chauques, guerriers Francs et Saxons se risquent à de fréquentes et profondes incursions, des raids avant de penser à s'installer définitivement, poussés qu'ils sont par d'autres peuples venus de l'Est. A ces peuplades s’ajoutent les catastrophes naturelles. La côte flamande est à nouveau recouverte par les eaux lors d’une dernière transgression dunkerquienne. L’estuaire de l’Aa se transforme en golfe. Sithiu, la future saint-Omer devient un port de mer, le littoral s'égrène en îles soumises aux caprices de la marée.

            A leur reconstruction, les villes se replient sur elle-mêmes, le danger persistant. Pour clore efficacement le périmètre à défendre, la superficie urbaine se réduit sensiblement. A Arras, le castrum se resserre autour de la place de la préfecture. A Bavay, le forum est transformé en camp retranché de quatre hectares avec muraille et fossé de huit mètres de large et trois de profondeur.  A Arras, la ville ne s’étend plus que sur 9 hectares. Toute ville un tant soit peu importante reçoit sa muraille à laquelle s’adossent des tours semi-circulaires: aux villes déjà citées s’ajoutent Cassel, Thérouanne, Cambrai, etc. Les campagnes voient apparaître, çà et là, quelques tours de guet et quelques camps de petite taille, des castella. La fortification n’est pas ici entreprise systématiquement, elle ne fait que répondre aux dangers les plus immédiats comme à Famars (Fanum Martis, le Fanum de Mars) où le castellum enserre les thermes et le sanctuaire.

            Au cours du IVe siècle, une réorganisation des provinces romaines est rendue nécessaire par la force des invasions. Le rivage de la Province de Belgique Seconde redevient un enjeu stratégique. Sur les deux rives de la Manche, l’on édifie le litus saxonicum, un mur qui suit le nouveau tracé de la côte et sur lesquels s'égrènent une série de forts. La menace vient de la mer, le littoral permet tous les atterrages possibles... A l’intérieur, les routes sont protégées par des burgi, dont on détecte encore la trace au centre de Bergues, par exemple, avec cette rue circulaire qui part et aboutit au pied de l'actuel beffroi... Ces petites villes se dotent d'un rempart le plus souvent circulaire. Le reste de la défense est confiée à des castella où l'on installe des troupes de barbares fédérés. Désormais, la ville se définit comme un clos de mur à défaut de muraille. Lentement, la physionomie des villes et des campagnes change. L’Empire est dépecé par les chefs de guerre devenus des roitelets, régentant de petits territoires. Les traces des édifices qu’ils érigent sont insignifiantes car leurs habitations sont bâties en bois avec poteaux et sablières basses. Il serait cependant hasardeux de conclure pour autant à l’absence de fortifications car le bois, les claies et les ronces fournissent peu de reliques.

Renaissance carolingienne et Hommes du Nord...
            Finalement, le salut vient de la Renaissance carolingienne. Les murailles réapparaissent dans les provinces septentrionales. A nouveau, le pouvoir est fort, n’est pas débordé par ses serviteurs qui désormais sont contrôlés. Il incite à la reconstruction de fortifications, qu’il contrôle encore. Il faut donc attendre la déliquescence du pouvoir royal pour que le phénomène castral explose.

            L’histoire carolingienne est marquée par l’arrivée d’un nouvel ennemi. A partir de 793, Danois, Norvégiens, Suédois déferlent sur les côtes de Baltique et de Mer du Nord. De la même façon que quatre cents ans auparavant, le littoral est en première ligne. Pour les combattre, Charlemagne arme une flotte en Mer du Nord et en profite pour reconstruire la Tour d’Odre, le phare que les Romains avaient édifié à Boulogne. Ses successeurs ne peuvent que renforcer le rôle militaire de la région. Barrer la route aux Normands est une tâche quasiment impossible mais vitale. En remontant les rivières, les envahisseurs atteignent des terres plus riches, délaissant le pauvre littoral. L’Escaut leur ouvre une route vers les abbayes de Gand, vers Tournai et Cambrai. Par la Scarpe, ils accèdent aux abbayes de Saint-Amand et de Saint-Vaast puis à Arras, qu’ils pillent en 880 et 881. L’Aa leur permet de prendre l’abbaye de Saint-Bertin puis la proche ville de saint-Omer... Quant à Thérouanne, qui aurait été pillée successivement - selon les chroniqueurs - en 850, 861 et 881, ils y parviennent par la Lys. Après avoir dévasté Boulogne et Quentovic, suivre la Somme ouvrait la route d’Amiens pour, depuis cette ville, dévaster ensuite les abbayes de Saint-Riquier et de Corbie, cibles de choix. Finalement, la défense à l’intérieur des terres s’organise avec la construction de castra dans lesquels les Francs se réfugient. La fortification seigneuriale privée s’impose.
 
            Face à cette menace récurrente, les villes se dotent d’enceintes, souvent modestes. Arras est fortifiée après 882 et peut alors résister. Les habitants de Saint-Omer repoussent les Normands en 891 en se retranchant derrière une enceinte sommaire. Entre 888 et 901, Cambrai relève ses murailles. Les chroniqueurs de Saint-Bertin rapportent même que des fortifications sont érigées sur la côte, rappelant la ligne du litus saxonicum. De Burg-op-Schouwen à Bourbourg, les Bourgs («burgi») sont établis. Ce sont de véritables villages fortifiés, reconnaissables à leur enceinte circulaire comme à Bergues. A côté des villes, cependant, un nouveau modèle de fortification se répand peu à peu.

Le temps des Seigneurs
            L’Empire Carolingien, divisé en trois en trois royaumes au partage de Verdun en 843, voit se multiplier les grandes principautés. C’est le temps des Seigneurs. L’Europe ne se couvre pas seulement d’un «blanc manteau d’églises», elle voit aussi se dresser des châteaux de plus en plus nombreux tant dans les villes que dans les campagnes en adoptant un nouveau modèle: le château à motte. Ces habitations sont à la fois maison seigneuriale et réduit fortifié. Leur place a une utilité précise: au centre des terres, sur un lieu de passage à protéger ou à taxer. De façon générale, le château primitif se présente comme un tertre, le plus souvent artificiel, sur lequel se dresse une tour de bois. La terre provenant du creusement du fossé qui l’entoure est amassée à la base du donjon. La plupart du temps, le bord de la plate-forme sommitale est défendu par une palissade. Le bois est un élément essentiel car abondant dans nos régions, il peut être travaillé par n’importe quel paysan. Moins cher que la pierre et la brique, il souffre néanmoins d’un défaut rédhibitoire: il est très sensible au feu, trop même. Il sera remplacé seulement sur les seules mottes devenues séculaires. L’ensemble se double fréquemment d’une basse-cour, souvent séparée de la motte par un fossé.

            Avec l’évolution des techniques, de meilleures finances et surtout une importance grandissante de certaines familles, ces fortifications évoluent sensiblement et les donjons sont agrandis. A Douai, la résidence comtale érigée vers 946 par Arnoul Ier est renforcée par le roi Lothaire et perfectionnée durant le dernier quart du X° siècle par le Comte Arnoul II de Flandre. Le donjon en bois mesure alors 4,5 mètres de côté, la plate-forme est protégée par une palissade de bois, de même que le pont qui en permet l’accès l’est par une petite tour. Idem à Valenciennes, où le donjon primitif a été remplacé dès 1226 par l’Eglise des Frères Mineurs. A Tourcoing, aux XI° et XII° siècles, un château à plusieurs basses-cours est édifié, né d’une motte construite vers l’an Mil. A Lille, une motte de grande taille est dressée entre les cours des haute et basse Deûle, dans les entrelacs de la rivière, entre le castrum constitué autour de la collégiale Saint-Pierre et le forum. Placée au point le plus faible de la fortification, cette butte était impressionnante: une base de 150 mètres sur 90, une plate-forme sommitale de 42 mètres de diamètre et une hauteur de 12 mètres. Perdant toute utilité avec l’élargissement des remparts, au sein desquels elle est rapidement englobée, sa fonction change régulièrement. Arasée par les Ateliers nationaux en 1848, son importance peut encore se constater sur les cadastres et le plan-relief.

            Petit à petit, l’ostentation et les considérations stratégiques se rejoignent. Les rivalités seigneuriales se gravent dans la pierre tandis que les comtes eux-mêmes doivent se maintenir face à leurs vassaux. Si les seigneurs édifient des châteaux, les communes ne sont pas en reste. Avant 1100, quelques villes sont entourées d’une levée de terre complétée par une douve et un vallum en bois ou en haie vive que l’on finit par remplacer par des murs maçonnés.
            La brique triomphe du bois car l’argile et le sable foisonnent. Certaines villes acquièrent renommée par la production de leurs briqueteries. Les tours s’élèvent, massives, et les murs se percent de bouches à feu et de meurtrières. Les douves s’élargissent et s’approfondissent. La défense des murs est encore assez sommaire: en haut, l’on dispose de créneaux et de mâchicoulis et l’on coiffe l’ensemble de hourdages le temps du conflit. Il manque néanmoins des modèles à suivre.Ils ne tarderont pas cependant à s'imposer...

jeudi 26 janvier 2017

Vauban et les Lillois, autant par les armes que par les sentiments...



De l'enfance dans le Morvan, Sébastien Le Prestre de Vauban garde non seulement son goût de l’étude et des disciplines scientifiques mais aussi celui de la liberté de comportement. Il est un esprit indépendant mais pas folâtre...
 



Vauban veille sur la Chapelle du Réduit

Jeune noble révolté, il prend une part active à la rébellion du Prince de Condé contre le roi. Comme une faction notable de la noblesse, il refuse l'absolutisme que met en place Louis XIV. Battu et fait prisonnier au terme d'une charge audacieuse, il ne doit finalement son salut qu'à la force de persuasion du cardinal Mazarin qui le remarque. Le cardinal, politique roué, le rallie au roi, l'extrayant des geôles et lui évite un sort qui aurait pu lui être funeste. Le Cardinal, dont on sait la finesse de ses jugements, réussit à le persuader d’entrer au service de Louis XIV comme ingénieur militaire, au début sous la férule du chevalier de Clerville.


Tout au long de l’exercice, brillant, de son métier, Vauban fit preuve d’un sens affiné de l’humain, que l'on peut retrouver à la lecture de ses Mémoires... L'homme n'est pas qu'un théoricien caché derrière les plans, il connait aussi l'importance des hommes. 
 
Ainsi s’ingénia-t-il à perfectionner les techniques de siège et même d’artillerie de façon à épargner le plus possible la vie de ses soldats. Son approche des cités défendues par l’ennemi est méthodique, scientifique et même astucieuse si l’on veut bien prendre en considération les techniques de tir utilisées dont celle du ricochet. 
Personne mieux que lui ne savait s’opposer aussi fermement aux attaques frontales et impréparées, aussi braves qu’imprudentes, que la noblesse aux armées affectionnait tant, confondant souvent bravoure et bravacherie, de leur goût pour les actions d'éclat aussi inutiles que souvent vaines, et qui, sous petexte de rang, traitaient la hierarchie avec désinvolture. Avec Vauban, l'on comprend ce qu'est "l'art de la guerre". Aucun doute n'est permis sur sa carrière, elle est dûe à son talent et non à sa naissance.

Déjà soucieux de prendre en compte les aménagements urbains (et dont l'aménagement des citadelles de Lille et d'Arras en sont l'éclatante démonstration) autant que stratégiques des villes qu’il enlevait puis modernisait pour le compte de son maître, ce militaire aussi apte à investir les places qu’à les défendre, fut aussi préoccupé du sort matériel des pays qu’il enlevait pour le roi et des habitants qui y oeuvraient. Il ne faut pas oublier que le sort de ces territoires est d'une importance vitale car il faut aussi ravitailler les troupes...
 
Véritable technicien du génie civil avant l’heure, il se passionna pour la valeur économique des canaux, comme à Saint-Omer par exemple. Ce grand travailleur, dans son volumineux ouvrage intitulé « Mes oisivetés», analysa bon nombre de problèmes de société sans omettre de proposer, dès lors qu’il le pouvait, ses avis et solutions adaptés, dans des domaines aussi divers que la fiscalité, l’agriculture, la population, l’hydrographie…
Un esprit éclairé, dont la conviction lui coûta fort cher à la fin de sa vie. Vauban est un pragamatique, un esprit scientifique autant que fils des campagnes du Morvan, il s’essaya ainsi à l’estimation de la production pluriannuelle des truies. Ainsi Vauban est le digne héritier des Erudits de l'Humanisme et un véritable précurseur des penseurs des Lumières.

Surtout, proche des humbles gens - il est vrai que la famille n'est pas des plus fortunées - et esprit éclairé précurseur du siècle des lumières, il préconisa une réforme de l’impôt dans un sens profitable aux pauvres et défavorable aux privilégiés : ce fut son « Projet d’une dixme royale » qu’il écrivit en 1698 mais ne publia, à ses risques et périls, qu’en 1706. On sait que cette audace le fit tomber en disgrâce à la Cour de Versailles. L’argument qu’il avait développé, à savoir l’enrichissement par disparition de l’arbitraire fiscal, dans le droit fil des précédentes observations qu’il avait déjà faites au sujet des officiers traitants chargés de lever l’impôt, lui aliéna l’aristocratie au pouvoir et même le maître qu’il avait toujours loyalement servi : le roi, qui le désavoua. Vauban décéda peu de temps après, en 1707, plus certainement de dépit que de vieillesse.

Le Marquis de Vauban, maréchal de France, chevalier du Saint-Esprit, constructeur de 33 places fortes, aménageur urbaniste de près de 300 cités et vainqueur de plus de 50 sièges, avait succombé à la vindicte du clan des privilégiés dont l'entêtement et "l'esprit de caste", fidèles à une société figée dans ses trois ordres refusait la réforme pour finalement tomber devant la Révolution. Vauban, très certainement, avait compris très tôt qu'il valait mieux donner avant que l'on ne réclame, le plus souvent de manière radicale et violente.

Proche des Français en général, Vauban se prit d’affection pour les Lillois en particulier.

Gouverneur de la Citadelle de Lille depuis le 3 juin 1668, il le resta jusqu’à sa mort, sauf brève interruption de moins de 4 ans entre 1680 et 1684 lorsqu’il devint gouverneur de Douai. Les terres flamandes lui étaient familières...

Lucide, réaliste, il comprit très vite que les nouveaux sujets du roi Louis XIV avaient quelques motifs de mécontentement. 
 
Au plan religieux, ces Flamands très catholiques soumis à l’influence des Jésuites, Oratoriens et Capucins, n’apprécièrent que modérément un Roi de France qui tolérait les Protestants en son royaume et, à l’extérieur, combattait le Très catholique Roi d’Espagne et les Habsbourg , rempart de la chrétienté contre le péril Turc. Rien d'étonnant à ce que la Flandre devenue française fut un bastion de la Contre-Réforme alors qu'elle etait une citadelle du Protestantisme.
 
Economiquement, Lille, désormais coupée du reste des Pays-Bas par une barrière douanière, souffre d’autant plus du renversement récent de la conjoncture économique générale. Dans ce contexte, les Lillois ne sont pas près de souffrir un renchérissement d’impôts au profit d’un roi et d’administrateurs dispendieux, notamment en période de guerre.
 
Enfin, ils n’apprécient guère les maladresses des nouveaux venus : mise à l’écart des autochtones des fonctions officielles et lucratives, atteinte à la liberté d’enseignement de l’Université de Douai, suppression de privilèges locaux ou d’institutions bourgeoises, vexations diverses telles que celle qui consistait à interdire le mariage des officiers français avec des Lilloises qu’ils fréquentaient pourtant assidûment par ailleurs, tout comme Vauban lui-même au demeurant. Mais il est vrai aussi que la Flandre nouvellement conquise, accorde aux femmes une place plus enviable que dans le reste du royaume.

Dans ce contexte, la construction de logements et lieux de sûreté par la troupe, à la Citadelle comme au Réduit à Saint-Sauveur, ne tarda point. Ensuite, Vauban n’hésita pas à rendre compte de cet état de fait à l’administration royale :

Ainsi, dans son mémoire sur l’Etat des villes de la châtellenie de Lille par rapport à l’attaque et la défense en 1699, il remarque avec une certaine lucidité « Quand on ne donnera pas atteinte à leurs privilèges, qu’on ne les exposera point à la discrétion des fermiers et des traitants, pires que des loups à leur égard ; qu’on ne les surchargera point ; qu’on leur donnera part aux emplois de police et de finances ; que les bénéfices de ce même pays, qui sont presque tous bons, ne seront toujours pas donnés à des Français, comme ils le sont aujourd’hui….. En un mot quand on les traitera en bons sujets, comme les Espagnols les ont traités, il ne faut pas douter qu’ils oublient leur ancien maître et qu’ils ne deviennent de très bons Français, leurs mœurs et leur naturel convenant beaucoup mieux avec les nôtres qu’avec ceux des Espagnols ».
 
Enfin, Vauban multiplia les mesures concrètes susceptibles de rallier les Lillois à Louis XIV. Il prit fait et cause pour le « rétablissement des quatre Serments de Lille », compagnies militaires bourgeoises que l’administration royale avait supprimées. Il affectionna ostensiblement d’élire domicile à Lille, ce qui était normal puisqu’il devait, en tant que gouverneur de la Citadelle, veiller sur la ville. Il se battit pour faire prendre en considération l’intérêt économique d’une liaison par canal entre Lille et Dunkerque. 

Sur ce point aussi il ne fut que précurseur du XVIIIème siècle. Il logea la troupe en casernes, de façon à éviter gêne et promiscuité chez l’habitant. Il encouragea l’administration à lutter contre l’insalubrité des rues et les épidémies qui en résultaient. Il s’attacha à protéger autant que possible, du moins en apparence, le fonctionnement particulier des institutions locales. Il s’entremit pour régler l’affligeante question de l’interdiction du mariage entre Lilloises et officiers du roi et pour faire en sorte que certains honneurs et charges officielles puissent être accordés aux Lillois, ainsi enclins à penser qu’ils commençaient à être considérés.

Ingénieur autant versé dans le militaire, que dans le civil, il favorisa constamment un urbanisme rationnel, étudié et bénéfique à l’accroissement de la cité et de sa population, notamment bien sûr dans les quartiers nord et ouest où la haute société officielle élisait domicile.

Les Lillois qui ont un peu étudié l’histoire de leur ville, savent bien que lors de la libération de leur cité après l’occupation hollandaise de 1708 à 1713, les autochtones réservèrent un accueil triomphal au représentant du roi, Pierre de Montesquiou, Comte d’Artagnan, le 4 juin 1713. Petit à petit, les institutions et les esprits s’étaient adaptés à la mode française, la solidarité économique aussi avait changé de camp et les Lillois s’étaient découverts plus français que leurs pères et grand-pères. Petit à petit, la Croix de Saint-André était moins présente, lentement remplacée par les fleurs de Lys.

Peut-être la mansuétude et l’affection actives de ce grand homme si proche des humbles gens qu’avait été Vauban, y avaient-elles quelque peu contribué……